Il y a un point essentiel que nous avons négligé lors des précédentes aventures de Robert : la maîtrise de l'ellipse, tout ce qu'on n'écrit pas parce qu'on n'a pas besoin de l'écrire, ou parce qu'on préfère ne pas l'écrire. Autant vous dire tout de suite que l'ellipse a beau être un procédé courant et très utilisé, son usage n'en est pas moins casse-gueule.
L'ellipse se traite à deux niveaux, sur la forme et sur le fond.
En terme de forme, l'ellipse n'est pas si simple à maitriser et touche un certain de nombre de procédés stylistiques familiers. Je me rappelle par exemple d'un article de Blackwatch qui incitait les auteurs à montrer plutôt que dire. Comme quand Robert est furieux, on se rend beaucoup mieux du degré de sa colère s'il en vient à casser une chaise sur la tête de la personne qui l'escagasse. A contrario, on ne peut pas que montrer, il faut parfois expliciter, en particulier quand les personnages intériorisent leurs émotions et leur réflexion.
Il est aisé de tomber dans la redite ou dans le convenu. Par exemple, si le personnage se prépare son déjeuner, le lecteur ne sera pas intéressé par l'ensemble des étapes que comporte cette préparation. Il suffit de quelques détails bien choisis pour brosser une scène quotidienne, à la fois familière : une tasse un peu trop chaude que Robert se dépêche de poser sur une table, une crêpe au pâté qui se défait quand il mord dedans...
Inutile de raconter tout le tartinage du pâté pour qu'on se rende compte qu'il a tartiné sa crêpe lui-même, et inutile aussi de préciser que c'est 'heure du petit déjeuner et que donc, il va petit déjeuner. Si on retrouve Robert seul en chausses dans une cuisine à l'aube, avec sa tasse brûlante et sa crêpe qui déborde, on devine qu'il profite d'un réveil matinal pour s'accorder un moment paisible, sans valet calamiteux pour chercher à suppléer à ses désirs. Pauvre homme ! Qu'on le laisse tranquille et qu'on ne gâche pas la plénitude du moment par une description détaillée qui confine à l'indiscrétion !
Oui mais. L'ellipse est si pratique que parfois, on tombe gaiement dedans en comptant sur l'imagination du lecteur pour combler tous les trous. Par exemple, toujours pour la scène de Robert au petit déj, je n'ai pas vraiment évoqué la cuisine. J'ai parlé de valet, et on peut subodorer que dans le contexte, j'avais placé le mot château quelque part avant. Alors, en passant gentiment dessus, j'évite de la décrire d'une (ce qui peut être intéressant dans un contexte médiéval, puisque tous ne savent pas trop ce qu'on trouve dans une cuisine de l'époque), et de deux, j'évite de justifier sa désertitude de gobi. Quoi, personne dans la cuisine d'un château un peu avant l'aube ? Ben y'en a qui ne sont peut-être pas très près de manger... Voire y'en a qui devraient peut-être même y dormir et qui n'y sont pas ?!
Moi en tant que lectrice, je me pose plus ou moins la question de comment notre empoté de Robert réussit à approcher la bouffe dans un château sans que personne ne l'y prenne. Il est très fort, je suis sûre que tous les clébards du coin lui vouent déjà un culte. En tant qu'auteur, je vous avoue m'être assez peu documentée sur le fonctionnement des cuisines au moyen-âge. Donc, on va dire que ça m'arrange.
(à suivre)
Commentaires
Très drôle avant d'aller dormir.
Petite futée qui ellipse le château, le réveil des servantes, le vidage des eaux usées de bon matin, le cri des loups au bord du fossé, et le chapelain qui s'en va sonner la cloche. Ya personne dans cette turne? Je sens que l'ennemi va attaquer. Robert a intérêt à petit-déjeuner très vite!
C'est marrant les coïncidences.
Le seul truc que j'ai corrigé aujourd'hui de mon roman c'est un de tes commentaires :
"Tu devrais montrer plutôt de décrire"
Je n'ellipse clairement pas assez...
Encore une fois, extrêmement intéressant. Robert a beaucoup de chance que tu t'intéresses à ce point à sa petite vie. En tout cas, il se nourrit bien. Je me demande juste ce qu'il fait après le petit-déjeuner. Bon, comme d'hab, je refile tes bons conseils autour de moi ;-)
Belle journée à tout le monde !
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