
C'était vendredi soir, à la nuit tombée au dîner. Dehors, la campagne du centre bretagne frissonnait dans la brume humide.
" Quand la tempête souffle, j'entends le vent dans les branches et j'ai toujours peur !" déclare Mamie entre deux bouchées.
" Il y a eu des dégâts dans le petit bois ?" demande Nereij, un peu inquiet.
"Non, mais là aussi, ils sont trop tassés, tu sais bien. Il y a des arbres morts. Et puis il faudrait nettoyer. Ah si Papi était là, ça serait fait. "
Quand Papi et Mamie sont revenus au pays, ils ont racheté une partie des terres de leurs familles, dont la chapelle et son bois, ainsi que le grand terrain qui s'évade au bas de la maison jusqu'au second bois. Le jardin est un genre de forêt paysagère où se mêlent de nombreuses espèces. Un arbre pour chaque enfant et petits enfants, un chêne prélevé jeune dans le champ du grand père de Mamie.
"Mais ils sont trop tassés, répète Mamie. Parce que quand on les a plantés, il y a avait de la place, mais maintenant qu'ils ont grandi, ils se gênent !"
C'est vrai. Ils sont un peu trop serrés. Mamie a dû en faire abattre quelques-uns qui dépérissaient, étouffés.
"Demain on ira voir les bois." propose Nereij. "Je peux en nettoyer une partie cet hiver et récupérer le bois mort pour le chauffage."
Mamie hoche la tête, contente.
Le lendemain matin, nous voilà donc partis à la chapelle. Des chasseurs ont parqués leurs voitures devant. Nous évitons d'y aller. Les roues ont sans doute creusé des ornières devant le bâtiment. Ils se sentent chez eux partout ces gens là. Mamie ne les aime pas. Le pli qui s'est creusé au coin de sa bouche vaut mieux que n'importe quel autre commentaire.
Le bois n'est pas encombré de ronces. Il y en a, mais on peut marcher de dans sans soucis. De minces frênes s'élancent vers le ciel, par groupes de deux ou trois. Certains sont parasités, d'autres morts. Il y a aussi des hêtres, des ormes et des chênes qui s'épanouissent, surtout en lisière.
Il faut traverser un champ pour atteindre le deuxième bois. Nous distinguons au loin les gilets orange des chasseurs. Quelques coups de feu parviennent à nos oreilles, aussi nous hâtons-nous.
Le deuxième bois, moins dense, se compose de bouleaux, et quelques chênes particulièrement beaux ont formé d'imposantes boules. Les arbres se clairsèment au bas de la maison, et nous rentrons au jardin, où tout est majestueux, comme dans une cathédrale.
Les arbres sont grands. Des sapins aux aiguilles tombantes sont doux à caresser. L'eucalyptus se balance docilement, agitant sa feuillure argentée ; l'érable a pris une couleur chatoyante et les chênes d'amérique se penchent sur les têtes. Je ne les trouve pas si serrés que ça, c'est juste que certains se touchent un peu. Ils sont si beaux.
Mamie qui avance à petits pas en s'appuyant sur son bâton connaît le nom de chacun, se désole pour ceux qu'elle a du couper, pointe les branches qu'elle va faire tailler, et répète :
"Ils étaient tout petits. Le jardinier me dit toujours qu'on aurait du faire un plan. On ne les a pas assez écartés."
Mamie aime ses arbres. Les nuits de tempête, elle tend l'oreille, avec la crainte que l'un d'eux ne tombe, et au petit matin, elle fait un tour, pour tous les compter.













