Petit cadeau de Saint Valentin. Un projet de roman, un parmi tant d'autres.
Edit: Ce texte s'inscrit dans le monde d'Es et suit plus ou moins la trilogie "Au Crépuscule du Cinquième Cercle".

Je suis Siwès.
Je patiente dans une salle d’attente. Ou plutôt je m’impatiente. En face de moi, l’autre handicapé me sourit. Ça ne pouvait pas manquer, ma mère engage la conversation. On est dans un hôpital ici ! On ne va pas nous servir du thé et des gâteaux.
Je baisse les yeux sur mes jambes que je hais et je m’insurge. J’ai bien mieux à faire que venir ici ! Ce médecin ne me fera pas marcher de toute façon. Oui, j’ai bien mieux à faire…
« Sandrine K. ? Par ici s’il vous plait. » appelle l’infirmière.
Sandrine. Je ne supporte plus ce nom.
***
Ma mère papote dans la voiture qui nous ramène à la maison. Je l’écoute distraitement, incapable de lui accorder mon attention. Ce monde m’exaspère. Pendant que lui tourne dans cette cage, moi je suis ici, impuissante. Je suis sûre qu’il ne mange rien.
Depuis mon réveil ce matin, j’étouffe, j’enrage et je me ronge les sangs. J’ai eu une vision de Tadjal en cage. L’estomac au bord de mes lèvres, je manque d’air. La peur me dévore le coeur : que vont-ils lui faire ? Dans l’état où je suis, je risque de ne pas m’endormir. Arriverai-je à devenir Laückfillès ? Pourrai-je rejoindre l’autre Monde ?
« Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ? » s’inquiète soudain ma mère. « Tu as l’air très anxieuse ?
– J’ai mal dormi, j’ai fait des cauchemars. »
Ce n’est pas si loin de la vérité. Maman garde le silence. Elle a failli me perdre l’année dernière quand je suis tombée dans le coma. Elle ne sait pas que c’est Tadjal qui m’a sauvée. Tous les matins quand elle vient me réveiller, elle a peur que je n’ouvre pas les yeux et que ça recommence.
« Ne t’inquiète pas, c’est juste que je suis fatiguée. Je crois que je vais faire une sieste cet après-midi. » lui dis-je gentiment en lui tapotant la main.
C’est comme ça que tout a commencé. Par de la fatigue. Je dormais de plus en plus souvent.
Maman se contrôle autant que possible : « Tu es sûre que tu as besoin d’une sieste ?
– Je t’assure, je suis vraiment fatiguée. Et je travaille demain moi ! » Je lui souris d’un air condescendant.
Ça l’amuse parce qu’elle, elle est en congés jusqu’à la fin de la semaine. D’ailleurs, ça ne va pas être triste demain si je suis dans le même état de nerfs que maintenant. La restauration d’un livre ancien exige une grande minutie. Si possible de la concentration… Mon travail m’a brusquement rappelée à la réalité. Je prends conscience de la distance. Un monde me sépare de Tadjal.
***
Les nuages noirs alourdissent le ciel. Il va pleuvoir et j’attends les premières gouttes. J’aime voir les traits d’eau filer. Si j’avais des jambes capables de me porter, j’irai me promener sous la pluie battante. Je courrais, je sauterais dans les flaques…
Je fais rouler mon fauteuil jusqu’au lit, décidée : je vais m’allonger. J’ai plus de chance de m’assoupir ainsi qu’en scrutant le ciel.
***
Tadjal dormait. Dormait-il vraiment ? Du moins, il feignait… Son long corps amaigri reposait, immobile sur le sol de terre battu. Pas un poil, pas une moustache ne frémissait. Seul son ventre se soulevait au rythme de sa lente respiration. Son pelage doré rayé de blanc brillait dans la pâle lumière de Viggua l’ivoire, la première lune... Malgré sa faiblesse apparente, le fabuleux tigre inspirait de la crainte à ses gardes, qui se tenaient à distance respectueuse de sa cage.
Emergeant d’un nuage ténèbreux, la deuxième lune, Liggua la Bleue, se dévoila, nimbant la cage d’un éclat surnaturel. En lisière de la forêt, une Laückfillès se plaqua précipitamment contre un tronc. C’était une jeune femme blonde aux cheveux frisés et sauvages, au menton volontaire, au regard clair. Son corps paraissait réel tant son esprit contrôlait à la perfection sa projection dans ce monde. Tadjal ouvrit un œil. Sa pupille s’étrécit dans son iris bleu, puis sa paupière retomba.
***
La jeune femme se crispa. Ce n’était pas les gardes qu’elle craignait, mais bien les mages noirs qui se reposaient à quelques centaines de pas, dans le campement.
Si elle voulait parler à Tadjal sans qu’ils soupçonnent sa présence, il lui fallait approcher. Traverser ces quelques mètres qui les séparaient encore. Elle se concentra pour devenir invisible. Même si son corps n’était pas un obstacle ici, elle devait se montrer prudente. Si on venait à la blesser, elle ne pouvait prédire les répercutions engendrées sur son être…
Cette cage ensorcelée ne pouvait être forcée. Les barreaux se dressaient entre eux. C’était moins qu’un monde. Elle tendit son esprit vers Tadjal.
« C’est moi, Siwès. Réponds-moi, je t’en supplie. J’ai eu une vision la nuit dernière. C’est pour cela que je suis là. Je suis venue t’aider ! »
Un murmure désapprobateur résonna dans son esprit.
« Quatre fois déjà que tu viens. Tu es derrière l’arbre et tu me regardes. »
Quatre ? J’ai déjà rêvé trois fois avant ?
« As-tu déjà oublié ton serment ? lui reprocha-t-il.
– Non ! Je t’assure ! Mais je ne peux pas te laisser dans une cage à leur merci !
– Tu ne dois pas m’aider. Tu vas te faire du mal.
– Tant que tu restes ici, tu me fais mal. Oh Tadjal ! Comment as-tu pu te faire prendre ? »
Elle aurait voulu pleurer.
La lassitude de Tadjal lui rappela la sienne quand la vie l’écrasait :
« Nous avons perdu la bataille. J’ai été encerclé. J’avais combattu deux jours et deux nuits durant. Mes forces m’avaient abandonné. Je ne voulais pas me rendre mais ils avaient décidé de ne pas me tuer. » L’ironie de son sort la frappa : « Je suis un trophée. »













