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Vendredi 24 février 2006

(début)

Lorsque l’escorte fut en vue de la crique, les oiseaux-glaive abandonnèrent leur reine et s’éparpillèrent pour décrire de larges cercles dans le ciel tourmenté.

Au village, une cloche sonna sourdement dans le vent persifflant. Tout le monde abandonna sa tâche pour assister à l’évènement. Des enfants jaillirent des maisons, et le doigt levé, ils suivirent le passage du royal oiseau-glaive au-dessus des toits d'ardoise. Dès que le fabuleux au ventre cuivré eût repris de l’altitude, les gamins surexcités se précipitèrent vers la petite place qu’on débarrassait à la va-vite.

De son œil perçant, Isaque jugea l’espace suffisant pour atterrir. Elle piqua. Au dernier moment, elle se freina de ses immenses ailes pour se poser, gracieuse, sur le sol détrempé. Lwellyn sauta aussitôt à terre, son bel habit de cuir blanc arrachant des cris de ravissements aux spectateurs.

Le vieux chef du village, essoufflé, remit en place d’un coup sec sa cape usée et s’inclina, imité par les autres villageois. D’un geste de la main, Lwellyn les enjoignit à se relever. L’assistance reçut ses salutations avec recueillement. Il fallut que le vieillard congédie les habitants pour que ces derniers se dispersent avec force soupirs.

Les enfants ne se sentirent pas concernés par ce rappel à l’ordre. En pleine extase, ils se pressaient les uns contre les autres à distance respectueuse d’Isaque, effrayés par sa taille, émerveillés par l’or chatoyant de ses ailes.

Un adolescent surmonta sa crainte pour lui offrir un lapin. Conscient de la valeur de cette minuscule proie, le grand rapace s’en saisit avec délicatesse. D’un mouvement de gorge, il engloutit goulûment le présent. Puis ses yeux bleus détaillèrent le garçon qui retenait sa respiration, les joues rouges de fierté. S’enhardissant, ce dernier approcha la main.

Mais le Fabuleux se désintéressa soudainement de lui, comme de ses autres admirateurs. Son attention se fixa sur Lwellyn, atterré par les nouvelles que le vieil homme lui donnait.

« Vous dites que les villageois en ont vus à plusieurs reprises depuis trois semaines ?
─ Oh ! Ils ne sont pas nombreux, une dizaine tout au plus ! » le rassura le chef du village. « Mais, vous savez comme moi Seigneur, que les Obolems ne sont pas très discrets quand ils manquent de gibier. »

Lwellyn acquiesça, le front barré d’un pli soucieux. Ces rapaces, deux fois plus petits que les oiseaux-glaives, appartenaient aux mages noirs du Vèd, qui les domestiquaient depuis de nombreux siècles. Les Meneurs, ainsi que les hostiles les nommaient, dressaient les Obolems pour surveiller les frontières des Vèd Issans, ou pour prendre part aux campagnes hostiles quand ceux-ci entraient en guerre.

Le Seigneur des Vents avait toutes les raisons d’être inquiet. Si on avait vu dix obolems ici, il pouvait y en avoir cent ailleurs. Le danger ne guettait pas les Cités Suspendues, jalousement gardées par les oiseaux-glaive ; les craintes de Lwellyn allaient à tous ces petits villages nichés au creux des falaises.

Le Seigneur des Vents demanda quelques indications supplémentaires à son interlocuteur qui s’empressa de lui fournir tous les renseignements dont il disposait. Ce dernier se réjouissait que le Puissant prît l’affaire en main. Lwellyn aurait pu se contenter d’envoyer une escadrille de gardes-glaive nettoyer le nid. Mais ce n’était pas le genre d’homme oisif à se reposer sur ses subordonnés. Son peuple l’aimait à juste titre.

Isaque se baissa. Lwellyn attrapa son harnais et se hissa à la force des bras sur le cou luisant du Fabuleux. Le royal Oiseau-glaive s’appuya et sur ses pattes et sur ses ailes, pour décoller sans effort, sous le regard ébahi des enfants.

La Reine gagna très vite de l’altitude. L’escorte vint aussitôt reprendre place derrière elle.

« Hier, des espions hostiles dans nos cités, aujourd’hui des obolems… » glissa Lwellyn à son Double, sous couvert d’une de leurs pensées.
« Le Vèd nous provoque. » dit-elle.

Dans l’esprit d’Isaque, il n’existait pas de place pour l’incertitude.

(suite)

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